Vanessa Winship/She Dances on Jackson

Vanessa Winship

« Là-bas: une odyssée américaine. »

Ma découverte de la photographie de Vanessa Winship commence par les Balkans. Quand elle part s’établir à Belgrade tout juste bombardée par les Américains. Pas d’acte de bravoure particulier, pas non plus d’images de ponts cassés ou de manifestations de masse contre cette intervention. Plutôt une distance très juste avec le journalisme, un refus de nourrir l’actualité de la presse au profit d’un récit plus nuancé ou les cultures et les rites sont les métaphores des pays traversés. Sur la durée, il en ressort un respect et un humanisme qui parlent mieux et plus durablement que la collection d’images de presse censées symboliser l’histoire en marche dans les Balkans. Et aussi une très légère nostalgie nous rappelle tout simplement qu’en matière d’histoire, être contemporain c’est avoir aussi un peu de mémoire.

J’allais avoir la confirmation de la singularité de son approche photographique dans ses travaux suivants : « Imagined States and Desires » et « La mer Noire ». Centrés respectivement sur le regain de la culture slave à la chute de l’Empire soviétique, puis sur le rôle central d’Istanbul dans cette région du monde. Réinvention des paysages visités, folie douce de gens coincés dans une époque qui n’est plus la leur, rassemblement tout aussi « doux dingue » de gens qui se réclament d’une culture bien plus ancienne qu’ils rejouent sans bien savoir comment était l’originale. La documentation du monde se fait délibérément en marge du photojournalisme classique. Il importe moins d’être le dernier témoin d’un monde que de chercher les signes et l’émergence de celui qui  naît aujourd’hui. Avec  le choix  de faire dialoguer des époques et des lieux différents en toute liberté.

Un dialogue qui se poursuit au travers du portrait qu’elle organise de façon ouvertement frontale et symétrique avec ses sujets. La série « Sweet Nothings », exposée à Arles par Christian Lacroix, sera le premier ensemble de portraits mis en forme.  Avec un paradoxe particulièrement éclairant : l’uniforme que porte ces jeunes filles, accessoire récurrent de toutes les photographies, loin d’être le moyen d’un nivellement, révèle la singularité de chacune. Une photographie qui n’est pas seulement une réponse à l’ambiguïté politique d’Ankara éduquant les enfants dans une politique ultime d’assimilation, mais  l’affirmation du droit à une identité individuelle qui se voit ici énoncée; la  fin de l’interchangeabilité des individus au sein d’une même population : une définition de l’anti racisme en somme.

Ces images ont rejoint les collections de la National Portrait Gallery. Une invitation à lire le travail de Vanessa Winship comme proprement anglais. Là encore, elle fait preuve de liberté  et s’échappe en partie. Bill Brandt et

Lewis Carroll sont présents derrière ses portraits tout autant que la photographie albanaise de la première moitié du XXème siècle.

C’est cette photographie à la fois très respectueuse des individus et très imaginative dans ses références historiques qu’elle nous propose d’étendre à un travail sur l’Amérique aujourd’hui. Une Amérique en crise, traditionnellement formidable machine à produire des images. Plus que toutes réflexions sur l’individualisme ou la solitude, se posera, à la façon d’un personnage de Wim Wenders dans « State of Things », la question de l’homme américain, éternel  survivant d’un monde à venir.

 

Thomas Doubliez

17. juin 2013 par thomasdoubliez
Catégories: Photographes, Vanessa Winship | Laisser un commentaire